Questions fréquentes
Agronomie
→ « La fixation de l'azote peut être assurée par les engrais verts comme la luzerne, très bien. Mais qu'en est-il des autres nutriments essentiels aux plantes comme le phosphore, le potassium ? »
Dans les systèmes agricoles biologiques sans intrant d'élevage, il est possible de :
Favoriser les associations mycorhiziennes pour améliorer l'assimilation du phosphate
Ajouter de la paille au tas de compost (aide à améliorer les niveaux de P et de K)
Ajouter des cendres de bois au tas de compost (K)
Utiliser des engrais verts à enracinement profond (luzerne, trèfle rouge, lupins, chicorée) qui aideront à faire remonter P et K depuis le sous-sol
Le pH du sol devrait être maintenu entre 6,0 et 7,0 pour faciliter l'assimilation maximale de P et K
Les amendements minéraux peuvent être utilisés pour remédier aux carences (avec l'autorisation de l'organisme certificateur)
Les apports de potasse sous forme de purin de consoude peuvent être utilisés pour la fructification des légumes
Animaux
→ « Est-ce les exclure de nos vies ? »
Plusieurs niveaux de réponse à cette question :
Ce n’est pas parce qu'on n'a plus recours à des animaux domestiques qu'on n'est plus en rapport avec les animaux. On privilégie des rapports non domestiques avec d'autres animaux. En particulier, on va favoriser la présence de toute une série d'auxiliaires de culture. Dit autrement, on passe d'une alliance avec les animaux domestiques à une alliance avec les animaux sauvages.
Ensuite la question a deux angles morts. Tout d’abord, l’idée toute relation avec les autres animaux passe par une forme d'exploitation (ou d'animaux de compagnie). Or, il existe d'autres manières d'entrer en relation avec les autres animaux. Deux exemples : les pratiques naturalistes (observation, affût, etc.) et le soin apporté aux animaux dans les refuges et les centres de soin.
Deuxième angle mort, le fait que dans notre société, pour la majorité d'entre nous, le principal rapport aux autres animaux que nous avons est un rapport de consommation de produits réalisés à partir de leur corps. Cela passe par un degré d'aliénation et de violence infligé plus ou moins important selon les formes d'exploitations ainsi qu'une délégation de l'implémentation de cette violence à une minorité d'humains. Et si l'on change de point de vue, le principal rapport qu'ont les autres animaux avec les humains est un rapport d'exploitation et mise à mort. Bref, le risque avec cette question est de ne rien dire de l'élevage industriel qui produit des ravages ici et dans d'autres écosystèmes du fait des importations de fourrage qu'il nécessite.
Certes mais, diront certain·es, il ne faut pas mettre fin à l'élevage paysan au prétexte qu'il faut sortir de l'élevage industriel. À un premier niveau, on peut rappeler qu'une agriculture 100% bio et paysanne supposerait une réduction importante des cheptels. Ce qui impliquerait une réduction tout aussi importante des fertilisants d'origine animale ainsi que des aliments d'origine animale. Sur ces deux points nous apportons des solutions pratiques qui ont toute leur place.
À un second niveau, la question qui est posée est celle du lien qui serait maintenu avec les animaux des systèmes agricoles préindustriels. À ce sujet, les auteur·ice·s d'Autonomies animales proposent l'hypothèse du compagnonnage : un rapport aux animaux traditionnellement domestiqués par la paysannerie qui exclut la mise à mort, la sélection génétique et l'idée que le système agricole dépende de ces animaux pour fonctionner. Dans ce sens, certaines personnes commencent à expérimenter des grandes cultures avec moutons dans la rotation mais sans mise à mort de ceux-ci. D'autres se servent du fumier des animaux d'un refuge pour fertiliser leurs cultures maraîchères.
Engrais verts
→ « Comment détruire et incorporer les engrais verts si l’on n’est pas ou peu mécanisé ? »
Jimmy Videle, de la Ferme de l'Aube au Québec et auteur du Veganic Grower's Handbook fait du maraîchage bio sans intrant d'élevage et sans mécanisation. Pour lui, les engrais verts demandent un peu de place mais présentent de nombreux avantages.
Voilà ses recommandations (que l'on peut retrouver aux pages 95-96 de son livre) :
Tout d'abord, éviter les engrais verts vivaces comme la luzerne, le raygras, la vesce ou le trèfle blanc dans les planches de culture. En l'absence d'outils mécaniques, ces variétés peuvent vite prendre beaucoup de place et leur gestion beaucoup de temps. Éliminer la luzerne à la main par exemple n'est pas chose aisée.
C'est pourquoi, dans le contexte d'une exploitation maraîchère de petite surface et non mécanisée, il privilégie des engrais verts annuels, c’est-à-dire dont le cycle de vie dure moins d'une année et dont la gestion est moins chronophage. Voilà ceux qu'il utilise le plus et recommande :
Le sarrasin, un engrais vert présentant de nombreux intérêts : croissance rapide, apports de phosphore et potassium, fleurs mellifères. Exemple donné : sur une planche où le sol est à nu suite à une récolte, le sarrasin est semé puis fait tout son cycle jusqu’à la production de graines. À ce moment-là, il est coupé. Une couche de compost est rajoutée. Les graines qui poussent donnent des plantes qui meurent avec les premières gelées et viennent rajouter une couche de matière organique. Au printemps suivant la planche est ainsi prête pour accueillir une nouvelle culture.
◦ L’avoine : parfait en engrais d’hiver.
◦ Le trèfle incarnat : croissance rapide, apport d’azote, tolère l’ombre et l’une des meilleurs solution pour le semis sous couvert.
◦ Le trèfle d’Alexandrie (Trifolium alexandrinum) : l’un des meilleurs fixateurs d’azote chez les Fabacées. Plante mellifère. Gélif.
Pour Videle, l’intérêt des engrais verts est d’apporter une matière organique qui restitue les nutriments sur le long terme (dans la mesure où il ne les broie ni ne les incorpore au sol). Pour les besoins de libération de nutriments plus rapide, Videle recourt à du compost et à des purins, en particulier de consoude et d’ortie.
Pour ce qui est de la destruction, Videle recourt à un ciseau à gazon, qui permet de couper au ras du sol tout en étant debout pour couper ses engrais verts. Il laisse la coupe composter à même le sol.
Engrais verts et petites surfaces
→ « L'agriculture végane telle que décrite dans le livre (avec mécanisation, de relativement grandes surfaces) est-elle praticable sur de petites surfaces (un hectare ou moins) où l'on est contraint en termes d'espace et où il n'est pas forcément possible de faire des engrais verts de longue durée ? »
Très bonne question qui revient souvent et qui met le doigt sur le fait que le modèle Tolhurst n'est pas forcément adaptable à tous les contextes. De notre côté, on a l'impression que pour les fermes plus petites, il y a à la fois la question de l’espace (il y en a moins) mais aussi celle de la force de travail disponible (généralement, il y en a moins également). Or, les engrais verts de longue durée supposent d'avoir de la place dans les rotations et un minimum de temps pour bien les réaliser, et donc du travail et de la charge mentale en plus.
En fait, cela rejoint la question de l'autonomie ou non en matière organique végétale. Idéalement, une ferme tourne le plus possible en circuit fermé et produit l'essentiel de la biomasse dont elle a besoin pour alimenter ses sols (engrais verts, compost, BRF). Or, dans les faits, temps et espace peuvent faire défaut. Notamment parce que les agris peuvent souhaiter équilibrer leur charge de travail par rapport à d'autres activités : leur famille, leurs amitiés, les luttes politiques etc.
À ce niveau une piste intéressante serait la mutualisation à l'échelle d'un territoire de la production de biomasse à la fois azotée (type luzerne) et carbonée (type BRF).
→ « Plus précisément, quelle surface d'engrais vert faut-il pour répondre aux besoins des cultures ? »
Bien entendu la réponse à cette question varie en fonction de nombreux facteurs, au premier rang desquels le type de culture et le type de sol.
Dans le rapport Solagro La place de l'élevage face aux enjeux actuels, on peut lire à la page 14 : « Il faut compter environ 1 hectare de légumineuses, type luzerne, pour assurer les apports d’azote de 1 ha de céréales, avec un rendement en blé bio de l’ordre de 40 quintaux. Si l’on ajoute des vaches, il faut compter environ 2 hectares de légumineuses pour 1 ha de céréales. »
Eliott Coleman, dans son livre Maraîchage biologique, Techniques et outils de culture, se penche sur la fertilisation 100% végétale au chapitre 13, « Produire la fertilité à la ferme ». Confronté à une absence de ressource en fumier ou en compost de qualité dans sa ferme du Maine, il en vient à la conclusion qu'il doit cultiver ses propres fertilisants sous forme de végétaux. Coleman compare avec le rendement du fumier : « Si on calcule le ratio surface nourrissante / surface consommatrice en fonction du nombre de bêtes qu’on peut nourrir avec le fourrage de 1 hectare moyen et de la quantité de fumier produite, les 125 tonnes de fumier par hectare qu’appliquaient les maraîchers d’autrefois reviennent à épandre la production de 8 à 10 hectares sur 1 hectare. Certes, l’application lourde de matière organique augmentera rapidement la fertilité du sol au début, mais un ratio de 1/1 associé à des engrais verts saisonniers devrait plus que suffire à entretenir la fertilité du sol. »
Fertilité
→ « Les ITK de plein champ sont bien décrits dans le manuel mais comment Tolhurst assure-t-il la fertilité sous abri ? Se contente-il de composts végétaux ? A-t-il des surfaces sous abri suffisamment importantes pour se permettre de faire des engrais verts de longue durée ? »
Réponse à venir :)
Fhumain
→ « Est-ce que c'est possible d'utiliser du fumier issu d'humain ? »
Question qui revient souvent. Plusieurs éléments de réponse :
Sur le plan politique oui : dans ce cadre on n'est pas dans une relation d’exploitation.
Sur le plan agronomique : c'est une nécessité à moyen long terme. Parce qu'on dérègle les cycles de l'azote et du phosphore avec des conséquences dramatiques sur les écosystèmes aquatiques en particulier. Et aussi parce qu'autant l'azote peut-être apporté via les engrais verts, le potassium est une ressource abondante, autant le phosphore est une ressource limitée qu'on gâche en ne la recyclant pas.
Sur le plan de la réalisation, c'est compliqué.
À court / moyen terme ce qui est envisageable c'est d'utiliser les urines humaines, plus faciles à stocker et beaucoup moins dangereuses du point de vue sanitaire. C'est des choses qui commencent à être expérimentées.
Mécanisation / sans pétrole
→ « L’agriculture végane, telle que décrite par Jenny Hall et Tolhurst, semble supposer la mécanisation et une dépendance aux énergies fossiles. Est-il possible d’envisager une forme d’agriculture végane sans mécanisation, sans pétrole ? »
Voir Engrais verts.
Juste peut-être remarquer qu'on est souvent dans des discussions où deux plans cohabitent difficilement : la réalité de la production agricole en bio actuellement et les modes d'agriculture qu'on projette dans un avenir souhaité ou subi et souvent à partir d'un passé plus ou moins connu / idéalisé. Mais du coup on nous demande souvent de nous positionner vis-à-vis de choses qui n'ont pas cours / ne sont pas rentables ou généralisables.
Cela dit une ressource là-dessus serait le livre La Vie simple. On a tout de même au moins trois fermes qui sont non mécanisées : La Ferme de l'Aube au Québec, la Ferme du Nadir en Belgique, les Légumes de Rétal dans la Seine-et-Marne. A priori s'en sortent très bien sans chevaux. Ensuite, pour les seconds, il y a un recours aux bâches plastiques.
Mécanisation / surcroît de travail
Souvent dans les discussions, la question de la mécanisation revient autour de deux enjeux. D'abord celui de la dépendance au pétrole et aux entreprises construisant les engins agricoles.
Se passer à la fois du travail d'autres animaux et de la mécanisation impliquerait davantage de travail humain. Là, on est typiquement dans une discussion qui est flottante parce que non située dans l'espace et le temps. Ce qu'on peut dire d'emblée c'est que toute l'agriculture bio (et au-delà) ou presque souffre d'un manque de travail humain. En témoigne le recours à une main-d’œuvre immigrée, exploitée avec ou sans papiers dans des fermes maraîchères, y compris bio ou dans la viticulture champenoise.
Il y a aussi le fait que l'un des facteurs de la crise agricole actuelle tient précisément à cette question de l'accroissement de la charge de travail. En effet, la part du travail domestique, à savoir le travail gratuit fourni par les compagnes et les enfants, a diminué ces dernières années sans pour autant être compensée par la hausse de la part de travail fournie par les salarié·es agricoles. Bref, ce problème de la nécessité de davantage de travail humain dans les champs concerne l'ensemble de l'agriculture et tout particulièrement si on appelle de nos vœux un passage au tout bio.
Maintenant, si on regarde plus précisément des systèmes agricoles aujourd'hui ultra minoritaires ou passés, la présence d'animaux peut effectivement se traduire par une réduction de travail humain (tout en prenant en compte que le fait d'avoir des animaux d'élevage représente un travail substantiel) : pour conserver des terrains ouverts par exemple, ou pour valoriser des terrains en pente, pour les vergers etc.
À ce sujet, on peut renvoyer à nouveaux aux propositions esquissées dans le livre Autonomies animales. Dans une autre veine, les auteurices de la brochure Pour une agriculture sans exploitation animale posent l'idée suivante : mettre fin à une relation d'exploitation c'est cesser de s'arroger les bénéfices qu'elles nous apportait et donc, oui, de consacrer davantage de temps à des tâches qu'on déléguait de force par le passé. Ça peut être une manière d'alimenter le débat ^^
Ravageurs
→ « En faisant une alliance avec les prédateurs, l’agriculture végane n’est-elle pas en contradiction avec ses propres principes, puisqu’elle en vient à condamner les proies / ravageurs à une mort certaine ? »
Partir de la pratique agricole permet d'éviter ce genre de débat purement idéel qui tournent vite au procès en cohérence : il s'agit d'une pratique ancrée dans un contexte précis au niveau du sol, de la météo, des outils, du travail, des débouchés, des contraintes administratives ou de marché etc. L'idée n'est pas de dire qu'on doit avoir aucun impact, puisque c'est impossible, mais de minimiser autant que possible l'impact sur les autres êtres sentients et ce dans un cadre plus ou moins contraignant. Là-dessus il est indéniable que le non recours à la fertilisation animale permet une réduction substantielle de l'impact. Ne serait-ce que parce qu'on utilise (beaucoup) moins d'espace. Le livre Sans fumier ! propose deux chapitres sur les manières de minimiser l'impact sur la biodiversité et sur les manières de la maximiser. On peut dire que les principes sont de ne pas mutiler / tuer intentionnellement et de maximiser la biodiversité afin d'obtenir des régulations qui sont bénéfiques aux cultures.
Sur le cas précis du rôle de la biodiversité sur la ferme pour générer des équilibres bénéfiques aux cultures (concrètement, la présence de herissons qui prédatent les limaces permet de réduire les dégats causés par celles-ci par exemple), c'est effectivement une zone grise dont certain·es cultivateurices font état.
Terres marginales
Avant tout on va pas s'exprimer sur des contextes géographiques et culturels qui ne sont pas les nôtres. On parle ici principalement pour l'Europe francophone.
On trouve que souvent c'est un argument qui déplace un peu l'attention du sujet principal. Oui, il existe des terres marginales, difficiles ou impossibles à exploiter en cultures végétales. Mais le fait est qu'elles sont minoritaires et qu'une partie énorme de la surface agricole utile est dédiée à l'élevage. Impression que ce n'est pas le point de départ de la conversation.
Permaculture / jardins-forêts
→ « La permaculture n’est-elle pas aussi une voie à suivre, riche de solutions ? »
Il est certain que ces démarches sont riches de propositions, pratiques et expérimentations techniques intéressantes. Certaines personnes les mettent en place sans intrants d'élevage. Surtout dans le monde anglophone. En Belgique, Mickael Teerlinck du Potager du Gailleroux développe une forêt-jardin. Son modèle économique repose sur une activité de pépiniériste d'arbres fruitiers en particulier, de semencier, de vente de plants de plantes comestibles et médicinales et enfin de formations. Ce pourrait être un lieu intéressant à visiter si le sujet vous intéresse.
Ceci étant dit, dans ces questions et plus largement dans certains milieux, la permaculture ou les jardins forêts sont évoqués comme des solutions clés en main, là où dans le contexte actuel leur mise en œuvre est structurellement limitée.
Les approches permaculturelles permettent et supposent un haut niveau de complexité dans la planification des cultures. Par exemple, une exploitation maraîchère prendra plutôt la forme de planches de x mètres sur 60 à 90 cm où les différentes plantes seront alignées de manière à faciliter le semis, l'entretien et la récolte. En effet, le taux horaire étant bas et les volumes de production relativement importants, il importe de simplifier la conduite des cultures. On ne privilégiera donc pas un design de mandala avec une forte densité de plantes différentes. Cela présente de nombreux avantages mais pas celui d'une productivité rendue nécessaire par la contrainte économique qui pèse sur les producteur·ice·s de légumes.
De ce fait, la production permacole implique souvent de produire peu (bien qu'on puisse s'inspirer de manière plus large des principes de la permaculture) ou d'accroître le nombre de personnes travaillant sur la ferme, ce qui est difficile à rendre tenable dans le contexte économique actuel. De fait, bien souvent les personnes qui vivent d'une activité permacole ne vivent pas uniquement (et parfois que marginalement) de leur production. Leur modèle repose plutôt sur la formation, les stages et autres formes de travail plus ou moins gratuit, les livres et autres guides.